L’énigme de la première civilisation

Lorsque nous parlons des civilisations anciennes dans les écoles et les universités du monde entier, nous faisons toujours référence à l’Égypte pharaonique et aux grandes cultures mésopotamiennes qui se sont développées entre 4 000 et 3 000 ans avant Jésus-Christ, de la même manière que nous identifions l’Afrique lorsque nous lisons l’expression “berceau de l’humanité” en référence à la naissance de l’homme moderne.

Comme le démontre mon récent livre “The Dawn of Civilization” : de l’Indonésie à la Turquie les preuves définitives pour résoudre le mystère de l’origine de la civilisation” (Anguana Edizioni 2015), plus récemment dans certaines parties du monde, en particulier en Indonésie et en Turquie, de nombreux indices archéologiques, anthropologiques et géologiques ont émergé de manière écrasante qui, s’ils sont confirmés, obligeront même les chercheurs les plus sceptiques à reconsidérer le concept de “civilisation” et à faire reculer les aiguilles du temps de plus en plus, anticipant ainsi de plusieurs millénaires la naissance de la Civilisation, ou plutôt la Première Civilisation !

Une théorie controversée

Les preuves géologiques les plus récentes dont disposent les chercheurs certifient qu’aux alentours de 20 000 ans avant J.-C., lorsque le niveau de la mer était de 120 à 130 mètres plus bas, Bornéo, Sumatra, Java et les nombreuses îles qui font aujourd’hui partie de l’archipel indonésien ne formaient qu’une seule grande péninsule reliée à l’Asie du Nord et appelée Sundaland par les scientifiques.

Comme nous le verrons au cours de ce chapitre, les preuves archéologiques les plus récentes ne laissent guère de doute quant à l’existence, dans la péninsule du Sundaland, d’une civilisation technologiquement avancée qui s’est développée avant 10 000 avant J.-C. et dont les traces ne réapparaissent que progressivement ces dernières années.

Pendant de nombreuses décennies, les archéologues indonésiens sont restés fermement convaincus que le peuplement de l’Indonésie remonte à 5 000-6 000 ans, lorsque les premiers groupes de population de l’arrière-pays chinois ont traversé Taïwan pour finalement atteindre l’archipel indonésien. Cette théorie, définie en anglais comme Out of Taiwan, a été proposée dans les années 1970 par l’anthropologue américain Peter Bellwood, qui a fondé son hypothèse sur la diffusion des langues austronésiennes, dont la famille est composée de plus de 1200 idiomes, actuellement parlés dans la plupart des îles de l’océan Indien au Pacifique, c’est-à-dire pratiquement de l’Afrique (Madagascar) à la Nouvelle-Zélande au Pérou (île de Pâques), avec au centre la Malaisie, la majeure partie de l’archipel indonésien, les Philippines et Taiwan.

Si d’une part la présence de fossiles attribuables à l’Homo Erectus, la première espèce qui a émigré d’Afrique et atteint l’Indonésie il y a environ 1,7 million d’années, a été considérée par les spécialistes comme très importante pour mieux comprendre les différentes étapes migratoires du genre Homo, d’autre part, la récupération de certains fossiles appartenant à l’Homo Sapiens, une espèce à laquelle nous appartenons et qui, selon la plus récente analyse de l’ADNmt (ADN mitochondrial) effectuée sur certains échantillons d’os, est apparue pour la première fois en Afrique vers 150.000-200 000 ans, a définitivement établi que l’archipel indonésien était peuplé il y a environ 50 000 ans.

Les nouvelles découvertes et la possibilité d’appliquer la science génétique à l’archéologie ont ouvert la porte à de nouvelles hypothèses concernant la première migration de l’homme moderne (Homo Sapiens) dans l’actuel archipel indonésien. En ce sens, pour les besoins de notre enquête, il est fondamental d’examiner la théorie, définie en anglais comme Out of Sundaland (Sundaland Theory), proposée à la fin des années 1990 par Stephen Oppenheimer.

La première civilisation ?

Bien que l’histoire de Nusantura, terme par lequel les locaux identifient l’archipel indonésien, soit encore partiellement inconnue, Oppenheimer, professeur de pédiatrie tropicale aux universités d’Oxford et de Hong Kong, a publié en 1998 un livre intitulé Eden in the East dans lequel il a cherché à étudier les relations culturelles entre les hémisphères occidental et oriental du globe, ce dernier ayant toujours été considéré comme culturellement arriéré. Assisté dans ses travaux par des anthropologues, des généticiens et des linguistes, Oppenheimer a comparé les analyses génétiques effectuées sur un échantillon d’habitants de l’archipel avec celles obtenues à partir des fossiles d’Homo Sapiens retrouvés en Indonésie et datés par les chercheurs à environ 50 000 ans. Les résultats étaient clairs : l’Homo Sapiens était le géniteur des Indonésiens actuels. Ces données étaient en total désaccord avec l’affirmation de Belwood selon laquelle le peuplement de l’Asie du Sud-Est était le résultat de la migration de personnes provenant des territoires de l’Asie péninsulaire il y a environ 5 000 à 6 000 ans. En réalité, ces territoires ont été peuplés plusieurs millénaires plus tôt que ce que l’on pouvait imaginer !

En outre, selon Oppenheimer, c’est dans le sud-est de l’Asie que l’on peut identifier l’origine des langues austronésiennes, comprenant plus de 1200 idiomes, que, à partir de 7.000-5.000 avant J.-C., nos ancêtres ont étendu dans la zone comprise entre Madagascar, l’île de Pâques, la Nouvelle-Zélande et Taïwan. De même, l’agriculture est apparue il y a environ 14.000-10.000 ans, donc plusieurs millénaires avant ce qui a été documenté à Taïwan, où les premières formes de culture sont situées vers 8.000-6.000 avant J.-C., et les compétences nécessaires à la construction de bateaux adaptés à la navigation en haute mer, très indispensables pour une population vivant dans un territoire entouré d’eau.

En revanche, il y a environ 22 000 ans, alors que la glace était à son extension maximale, la péninsule du Sundaland pouvait être définie comme un véritable paradis sur terre, ou pour reprendre les termes d’Oppenheimer, un Eden, car on y trouvait de grandes vallées et plaines traversées et rendues fertiles par d’imposants cours d’eau dont les sources se trouvaient dans les montagnes voisines de Java au sud et de Bornéo au nord. De même, la région bénéficiait d’un climat tempéré puisque la température avoisinait les 25°C, contre 33°C aujourd’hui, favorisant ainsi l’épanouissement de la flore et de la faune, notamment dans les zones de plaines aujourd’hui submergées que sont le détroit de Karimata et la mer de Java.

En résumé, bien que les écrits d’Oppenheimer ne fassent jamais explicitement référence aux mythiques continents disparus de la Lémurie et de l’Atlantide, le chercheur soutient que les conditions environnementales et climatiques optimales de la péninsule du Sundaland ont favorisé le développement d’une civilisation prospère avant 10 000 avant J.-C., lorsque la plupart des terres précédemment émergées se sont effondrées à la suite de la montée du niveau de la mer, donnant naissance à l’archipel qui caractérise encore cette région.

À l’Instar d’autres civilisations telles que les Sumériens, les Assyriens et les Égyptiens, le Sundaland avait également une société organisée en agriculteurs, dont la tâche était de fournir des ressources alimentaires à la communauté, et en personnages spécialisés tels que les artisans, les marchands, les prêtres, les fonctionnaires et les architectes, ces derniers possédant les connaissances technologiques nécessaires pour ériger d’imposantes structures mégalithiques qui n’avaient rien à envier aux monumentales pyramides égyptiennes.

Pendant de nombreuses années, les théories d’Oppenheimer ont été combattues par le monde universitaire car il n’existait pas de preuves archéologiques nécessaires pour confirmer la thèse, que le savant défendait de toutes ses forces. Et les faits les plus récents semblent lui donner raison car les données archéologiques qui sortent progressivement de l’oubli vont obliger les chercheurs à réécrire l’histoire sur l’origine de la civilisation.

Un site mégalithique vieux de 22 000 ans

Situé à l’ouest de Java, à environ 80 kilomètres de la capitale Jakarta, le site a été redécouvert en 1914 et enregistré, sans lui accorder une grande importance historique, par le département des antiquités de l’office colonial néerlandais dans un rapport sur les antiquités de la région. À partir de ce moment, il a été apparemment oublié jusqu’en 1979, lorsque trois agriculteurs ont redécouvert les vestiges antiques qui sont devenus à partir de ce moment un important site touristique et une destination de pèlerinage.

Le complexe mégalithique de Gunung Padang est situé au sommet du Mont Padang : constitué d’une série de terrasses artificielles qui dessinent un profil pyramidal, semblable à ce que l’on peut voir dans l’île micronésienne de Palau, le sommet peut être atteint par les visiteurs les plus entreprenants en une vingtaine de minutes, le temps de parcourir les 370 marches qui mènent du parking au sommet de la montagne. Bien que l’effort physique soit considérable, une fois arrivé au sommet, le visiteur est confronté au spectacle que lui offre ce qui reste de l’ancien complexe mégalithique.

Le complexe de Gunung Padang occupe actuellement environ 6 000 mètres carrés et se compose de cinq niveaux ou terrasses s’élevant du nord-ouest au sud-est, formant une sorte de pyramide à degrés définie en indonésien comme punden berundak. Dans le secteur sud de la terrasse I, à une hauteur d’environ 8-10 mètres, se trouve la terrasse II au sud de laquelle les terrasses III, IV et V se sont développées progressivement, c’est-à-dire avec une différence de hauteur de quelques mètres entre elles. Les terrasses sont reliées entre elles par des escaliers centraux construits à partir de blocs monolithiques.

La surface de chaque terrasse est occupée par des dizaines de blocs monolithiques de basalte façonnés en colonnes polygonales de cinq, six ou huit côtés, résultat de nombreux processus géologiques au cours des millénaires. Les colonnes sont disposées verticalement et horizontalement et ont des dimensions comprises entre 0,3×0,3×1,5 mètres, dans certains cas les colonnes ont jusqu’à 2 mètres de long, et pèsent entre 90 et 600 kg.

Si, à première vue, la disposition des colonnes de basalte peut amener l’observateur à les interpréter comme un simple amas de pierres sans signification, un examen attentif montre clairement comment, dans de nombreux cas, cette disposition dessine les fondations, les planchers et les périmètres de structures de différentes tailles, peut-être des habitations et/ou des lieux de culte, et des terrasses. En outre, les colonnes ont été utilisées pour la construction des rampes de raccordement et des murs de soutènement des terrasses, ces derniers étant très habilement réalisés, puisque les pierres sont bien alignées pour former des rangées uniques et bien définies. Parmi les blocs de pierre de la maçonnerie, on a trouvé quelques traces de liant, une sorte de ciment, et dans les rangées les plus basses des traces de sable délibérément incorporé par les architectes préhistoriques, peut-être pour rendre la structure plus flexible et soulager la tension causée par les fréquents tremblements de terre qui frappent cette région et empêcher l’effondrement de la maçonnerie.

Les données présentées jusqu’à présent peuvent toutefois laisser plus d’un doute sur la possibilité que ce qui est apparu à Gunung Padang soit l’œuvre de l’homme et non de la nature. Des doutes qui ont empêché pendant de nombreuses années la réalisation de recherches approfondies, mais qui viennent d’être définitivement levés par Robert Schoch, géologue à l’Université de Boston.

À la suite d’une étude approfondie in situ, Schoch souligne que le mont Padang est un volcan dormant et que, par conséquent, la montagne est composée de roches de lave ignées de type andésite formées il y a des dizaines de millions d’années. En se refroidissant, la lave a créé des structures en forme de colonnes étroitement empilées et de forme grossièrement polygonale. Un point essentiel est que ces colonnes naturelles sont formées verticalement et restent dans cette position à moins qu’une intervention humaine ne les remodèle. En cela, les propos du géologue américain ne laissent plus aucun doute sur l’activité humaine.

Cependant, les centaines de colonnes de basalte présentes sur le site ont incité les chercheurs à se demander d’où elles venaient. En ce sens, il existe deux écoles de pensée : selon Schoch, ils ont été formés in situ et ont d’abord été démontés puis remontés à l’endroit choisi pour la construction des édifices, tandis que pour Frank Joseph, chercheur américain estimé, l’énorme quantité de monolithes a nécessité un approvisionnement à partir d’une source extérieure, une carrière lointaine, actuellement inconnue des chercheurs.

Étant donné que le site de Gunung Padang est le résultat d’une ou de plusieurs interventions humaines, il est maintenant d’une importance fondamentale de connaître la chronologie du site. En ce sens, jusqu’à il y a quelques années, la chronologie officielle, résultant des analyses au radiocarbone effectuées sur les matériaux trouvés en surface, se situait entre 1 000 et 500 av. Pour les spécialistes, il était donc évident que le complexe mégalithique était assez récent et ne présentait rien d’anormal.

Mais tout le monde n’était pas d’accord avec la vision traditionnelle et notamment le Dr Hilman Natawidjaja qui, en 2012, aidé de quelques collègues, a effectué des relevés géognostiques (radar au sol) et des carottages (forage) afin d’identifier les différentes couches et de prélever quelques échantillons de matériaux à soumettre à une analyse radiocarbone. Sur la base des données géognostiques c’est-à-dire l’identification de colonnes basaltiques disposées pour créer des structures artificielles et des données archéologiques, l’activité humaine à Gunung Padang semble évidente jusqu’à une profondeur d’environ 10-15 mètres, où les investigations menées par le Dr. Hilman Natawidjaia ont identifié un certain nombre de structures artificielles, telles que des chambres grandes et petites, des escaliers, des murs et des entrées, pouvant se référer à des habitations et des lieux de culte ou des espaces sacrés, et ont convaincu le chercheur d’émettre l’hypothèse de l’existence de plusieurs niveaux de construction chronologiquement distincts.

Encore plus extraordinaire et étonnante est la datation résultant de l’analyse radiocarbone effectuée sur les matériaux récupérés dans les carottes : le site présente une chronologie comprise entre 1 000-500 av. J.-C. de la couche de surface (couche 1) et 20 000 av. J.-C. dans les carottes de plus de 11 mètres (couche 5), donc au milieu de la dernière période glaciaire lorsque la glace était à son extension maximale. En particulier, les données actuellement disponibles et les objets d’analyses complémentaires effectuées dans les laboratoires américains ont permis d’établir avec certitude que les plus anciennes traces d’activité humaine remontent à 14 700 avant Jésus-Christ. (couche 4). La couche 3, la couche intermédiaire, a été datée de la période comprise entre 10 000 et 9 500 avant J.-C., une époque où d’importants bouleversements climatiques ont eu lieu.

A ce stade, il est nécessaire de se demander quelle était la fonction du site à une époque aussi reculée et dans ce sens, il faut souligner combien les données archéologiques sont totalement insuffisantes pour formuler une quelconque hypothèse. Cet état d’inconfort extrême nous oblige à emprunter d’autres voies et, plus précisément, il peut être utile de comprendre les origines étymologiques du nom du site, Gunung Padang.

Le terme gunung dans la langue sondanaise de la province occidentale de Java se traduit par “montagne”, tandis que padang se traduit par “lumineux” : le mont Padang est donc pour les locaux la montagne de l’illumination. D’ailleurs, la région de Gunung Padang, toujours visitée par les touristes et les pèlerins, est communément appelée par les autochtones Sundapura, ou parfois Sanctuaire du Soleil, tandis que la colline où se trouvent les ruines est traditionnellement appelée Parahyang Padang : “Où résident les ancêtres du Soleil” ou “Lieu des ancêtres du Soleil”.

De toute évidence, le caractère sacré du site a toujours été un élément d’une importance fondamentale et, sur la base des considérations ci-dessus, il ne semble pas exagéré de suggérer que, sur le sommet du mont Padang, les architectes préhistoriques ont construit un complexe religieux où les prêtres-astronomes, peut-être réunis en communauté, se consacraient à une forme de culte du Soleil et à l’observation du ciel. En plus de garantir une vue complète de la voûte céleste et du mouvement des étoiles, la position élevée du site révèle également l’intention des bâtisseurs de construire un centre cultuel complètement isolé où l’ascétisme (un style de vie orienté vers l’isolement et la contemplation) était l’élément dominant.

Il est donc plus que plausible que le déclenchement d’un ou plusieurs de ces phénomènes ait pu conduire non seulement à la destruction d’une ou plusieurs villes mais aussi à la disparition d’une civilisation entière, la culture ancienne et avancée qui a construit le site mystérieux de Gunung Padang.